ARTICLE

Gris

Pour le vieux briscard trentenaire que je suis, le parcours vidéoludique est faite de joie, de peines, de surprises, et, à deux ou trois reprises dans sa vie, de claque absolue. En 1991, le frenchy Eric Chahi accouchait d’un monument qui, à lui seul, créera un genre : Another World, maître-étalon de la plateforme-aventure.

Depuis, les digressions et tentatives de reproductions de ce style ont été aussi rares que (fort heureusement) souvent de qualité. Citons  de façon exhaustive le très bon Heart of Darkness (même auteur), la série des Oddworld (Oddworld Inhabitants), Max and the Brotherhood (Press Play), la série des Trine (Frozenbyte)  ou bien encore, le champion actuel du genre, le duo Limbo/Inside des danois Playdead.

Cependant, cela faisait  un moment qu’un jeu d’une telle trempe n’était pas sorti, et voilà que, sans prévenir, les petits malins de Nomada Studio (Barcelone, 2 personnes) se pointent avec Gris : une aventure sublime, qui sent bon la claque ludique et émotionnelle.

Gris va-t-il se montrer digne de l’espoir que j’ai placé en lui ? Eléments de réponses avec ce test, mon premier pour ce site, et qui, je l’espère, saura apporter une modeste contribution à Retro Kidz.

Encore un plateformer indé ?

 

Mine de rien, le genre du plateforme-aventure de prime abord semble être une solution de facilité, de par l’apparente (mais fausse) simplicité de construction de ces jeux. En réalité, il s’agit de l’un des styles de jeu les plus redoutables à maîtriser. De ceux qui mettent réellement à nu le talent créatif ou la maitrise technique d’une équipe de développeurs. Et heureusement pour nous, les petits gars du Novada Studio montrent qu’ils ont du répondant, et pas qu’un peu.

Un ballet qui sait soigner son entrée

Naturellement, ce qui choque immédiatement en démarrant Gris, c’est sa forme : c’est magnifique. Aussi bien visuellement que mélodiquement. Dès l’introduction, on peut même dire que c’est une leçon de savoir-faire. Sous un fond minimaliste, le joueur découvre une jeune femme assise, prostrée, en larmes, au creux d’une main ; une main qui semble être celle d’une statue géante, celle d’une femme. Une allégorie de dialogue intérieur ? Je vous laisse la surprise.

La main qui retient la jeune femme est craquelée. La jeune fille se laisse soudain tomber dans le vide. De là, démarre un ballet sans fin, sublimé par la musique du groupe Berlinist, qui signe ici au passage, sa première création pour un jeu vidéo.

Autant vous le dire : en 2 minutes d’introduction, Gris vous aura déjà happé dans un ouragan d’émotions et montre à quel point Novada Studio a compris là où il fallait aller, sans rajouter de fioritures inutiles. Une retenue qui appelle à forcer le respect.

Le voyage va durer environ 4 heures. Accrochez vos ceintures, vous n’avez pas fini de chuter dans cet ouragan d’émotions.

Des références artistiques évidentes.

Suivant la mouvance dominée actuellement par Limbo et Inside, Gris ne va donner aucune indication textuelle ou vocale au joueur. Tout passera par le geste et la mise en scène. Une idée que l’on retrouve également dans le sublime Journey, de ThatGameCompagny ; un jeu qui semble être, de prime abord, la première référence la plus évidente à nous sauter aux yeux. Que cela soit dans les décors, la mise en scène, la narration, ou bien encore l’esthétique de son personnage principal qui flotte avec une cape, tout ou presque rappelle incontestablement la patte de Joshua Chen.

Ceux qui ont donc aimé ce titre, se retrouveront donc d’une certaine manière, en terrain connu, si on fait fi du fait que l’aventure ne se déroule pas cette fois-ci à 360°, mais dans un cellshading sublime axé en deux dimensions.


D’autres références esthétiques apparaissent également , notamment dans le trait, extrêmement maitrisé, et l’architecture. On pense indéniablement aux films d’animation de Michel Ocelot (Kirikou, Azur et Asmar, Les comtes de la Nuit…) ou, pour les plus connaisseurs, Le Roi et l’Oiseau de Paul Grimault. Chapeau à Conrad Roset, l’artiste derrière la patte esthétique de Gris.

Un construction simple et efficace


On comprend très rapidement que la jeune fille (qui est surnommée Gris d’après les développeurs) doit retrouver ce qu’elle a perdu, à savoir sa voix, et ses couleurs.

Pour se faire, elle va donc s’élancer dans un long périple aux travers de 4 grandes zones de jeux à explorer. Chaque zone correspond à une couleur à récupérer, mais aussi à une capacité à acquérir (je vous laisse la surprise).

 
Côté fond, on est dans des puzzles on ne peut plus classiques : chaque avancée vous familiarise avec un principe de plateforme, avec des mécaniques déjà éprouvées par d’autres : actionner des leviers, éclairer un décor, jouer sur la gravité, gérer des flux d’eau…Autant d’éléments que l’on a retrouvé ici ou là, et plus particulièrement chez Limbo et Inside, qui semblent être le point de référence de Gris concernant les puzzles. Cependant, même si ces éléments ne sont pas des plus originaux, fort est de constater que leur maitrise est parfaite. La progression d’apprentissage laissée au joueur est d’ailleurs parfaitement dosée, tout comme le rythme d’avancée.

Dès que l’on a l’impression d’avoir fait le tour d’une idée, Gris passe de suite à une autre, pour notre plus grand plaisir. Ce qui fait au final que l’on n’a jamais l’impression de stagner ou de se répéter ses phases de jeux pendant ces quelques heures d’aventure. Les surprises de mise en scène sont également bien présentes, je l’admets, et c’est également avec bonheur que j’ai parcouru une partie du jeu renvoyant directement à Ecco : Tides of Time (Megadrive), un jeu très cher à mon cœur.

La quatrième et dernière partie d’ailleurs, synthèse de l’ensemble  ne sera pas forcément d’ailleurs de tout repos, et demandera un peu de jugeote, même si globalement, on ne reste jamais bloqué bien longtemps dans notre progression.

A noter pour les plus complétistes, que quelques runes additionnelles sont bien planquées ici ou là, de façon à offrir un challenge supplémentaire lors d’un nouveau run, ou d’une progression plus méticuleuse. Une idée déjà présente dans Limbo, et qui pour le coup, s’avère un peu légère. Gris n’est pas un jeu que vous allez refaire en boucle, c’est une évidence.


Coté technique soulignons pour une fois que l’emploi du moteur gratuit Unity (définitivement plus à l’aise en scrolling 2D) s’avère être un choix parfaitement pertinent pour ce jeu, y compris sur Switch. Le jeu est fin, très fluide (au moins 50 FPS sur console) et ne souffre pas de problèmes de ralentissements, bugs de collisions ou autre désagréments que l’on a pu connaitre sur ce même moteur dans des jeux en 3D temps réel (coucou Syberia 3 !)

Chapeau donc de ce côté-là à Adrián Cuevas, l’autre membre du duo Nomada Studios, qui a su apporter un travail de programmation remarquable.

Conclusion

Digne héritier des cadors du genre auxquels il rend hommage sur la forme et chipe les meilleures idées de le fond, Gris, à défaut d’être le chef d’œuvre qu’a été Limbo, est un très bon galon d’essai de la part de Nomada Studio.

Maitrisant ses codes avec modernité, son rythme aisance et sa forme avec brio, Gris est un sublime voyage, touchant, faisant la fierté de l’Art dans le jeu vidéo.


Certes, on ne ressort pas autant chamboulé qu’on le voudrait si on est un joueur très aguerri au genre, de par le côté un peu scolaire du jeu, mais au final, on en est pas moins heureux d’avoir participé à une aventure poignante, riche et ouverte à tous les types de joueurs et de tous les âges (vous pouvez y jouer avec vos enfants ou votre mamie sans problème !)


Une excellente surprise, que je ne peux que conseiller, en l’état actuel, sur Switch et PC.

Encore un grand merci à Twinsen pour cet excellent article !

 

N'hésitez pas à laisser votre avis ci-dessous !!